Retour sur l’histoire et la culture de l’église apostolique

Mis à jour le 17/08/2024

Dans son livre-référence «Précis d’Histoire de l’église », le regretté professeur Jules-Marcel Nicole évoque la question du christianisme du premier siècle (« Précis d’Histoire de l’église » Jules-Marcel Nicole 7ème édition juin 2005 Chapitre 4 p 16 et 17) :

« On est allé jusqu’à dire qu’à l’origine il y aurait eu plusieurs sortes de christianismes, un ou même deux christianismes palestiniens ayant pour chefs l’apôtre Pierre et Jacques, le frère du Seigneur, et un christianisme hellénique dont Paul aurait été le protagoniste…/… Il est vrai que les juifs convertis ont continué à se soumettre aux prescriptions de la loi, tandis que cette obligation n’était pas imposée aux anciens païens…/… Mais en ce qui concerne les apôtres eux-mêmes, que ce soit Paul, Jean, Pierre ou Jacques, ils ont toujours manifesté un accord complet et n’ont jamais prêché qu’un seul évangile, celui du salut en Jésus-Christ  (Actes 15 :11). Paul laisse clairement entendre que son message ne diffère en rien de celui des autres apôtres, si ce n’est par la personne des destinataires (1 Cor15 :11 ; Gal 2 :6-9)…/… Le judéo-christianisme a été condamné officiellement au concile de Jérusalem (Actes 15). »

La question que traite ici Jules-Marcel Nicole est d’une importance capitale et trouve un regain d’actualité ces dernières décennies. Elle trouve son origine dans les épisodes relatés en particulier dans les chapitres 15, 16 et 21 du livre des Actes, et évoqués dans certaines épîtres.

Il y a deux points à souligner ici :

D’abord, le professeur Nicole se sent dans l’obligation de défendre qu’il n’y a à l’origine qu’un seul évangile, même s’il doit concéder que cet évangile se déclinait de deux, voire trois façons.

1) Il y avait premièrement les ‘croyants en l’évangile’ d’origine juive. Ils continuaient tous à observer les coutumes et la loi de Moïse (Actes 21:20).

Parmi ceux-ci, une minorité affirmait que pour être sauvé, il faut adjoindre à la foi l’observance stricte de la loi et qu’ainsi les païens croyants doivent se faire circoncire (Actes 15:1). Ce sont eux que le professeur Nicole appelle les judéo-chrétiens, dont la doctrine a été effectivement condamnée par les apôtres et dont les partisans sont appelés par Paul des « faux-frères » car ils « troublaient les convictions des autres croyants » (Galates 2:4 – Galates 1:7 – Actes 15:24). La littérature postérieure parle plutôt de ces croyants comme des ébionites ou des nazaréens. Ils se réclamaient de façon illégitime de Jacques, le frère de Jésus (Voir Actes 15:24. A noter, pour les spécialistes, que le passage de Gal 2:12 évoque un contexte différent).

Parmi ces croyants juifs, il y avait aussi un autre courant, légitime et majoritaire cette fois. Il professait le salut par la foi en Dieu et l’œuvre rédemptrice du messie, continuait à observer les lois et les coutumes mosaïques, mais sans demander aux croyants des nations le même comportement (Actes 15). De ce nombre étaient Pierre, Jacques et « les milliers de juifs de Jérusalem ». On peut aussi leur adjoindre Paul, qui le démontre clairement en Actes 21 en témoignant de façon concrète et pratique comment lui « aussi se conduit en observateur de la loi » (Actes 21 :24).

2) Enfin, à côté de ces deux catégories de croyants juifs, sont apparus par la suite des croyants d’origine païenne qui, par décision du concile de Jérusalem d’Actes 15, n’ont pas été contraints de se faire circoncire. On leur a seulement demandé de suivre certaines règles, des règles plutôt de type créationnel et noachide que mosaïque (voir par ex. Genèse 9:3). 

De façon étonnante, Monsieur Nicole évoque bien le devenir de la première minorité juive, celle qui voulait circoncire les païens, en rappelant sa condamnation par les apôtres (Actes 15:24). Mais il semble ensuite oublier l’existence du courant juif principal et légitime, celui de Pierre et Jacques, et considérer dès lors le christianisme comme un et uniforme. Or, ce n’est pas le cas. Qu’en est-il en effet de ce ‘christianisme’ apostolique d’Israël composé de juifs croyants en la messianité de Jésus et observants de la Torah ? Cette catégorie que beaucoup appelleraient aujourd’hui des «juifs messianiques», ou au sens propre des «judéo-chrétiens» par rapport aux «pagano-chrétiens» (même si le mot ‘chrétien’ est apparu plus tard et hors d’Israël). Ce courant a-t-il disparu de la carte et de l’Histoire ? En tout cas pas à ce moment là. Remarquons bien que c’est à la fin du livre de Actes, juste avant que ne commence le récit du périple de Paul qui le mènera à Rome où il mourra, que nous lisons « combien de milliers de juifs à Jérusalem ont cru, et qu’ils sont tous zélés pour la Torah » (Actes 21: 20). La recherche historique nous parle aussi du devenir de ce courant après les temps apostoliques (un autre article lui sera consacré).

Pierre et Paul, apôtres

Il est donc nécessaire de formuler une expression plus précise de la réalité ecclésiale de l’époque. Réalité qui diffère de celle traditionnellement enseignée dans nos églises : certes, il y avait bien un seul évangile, mais il y avait aussi deux cultures « évangéliques » qui cohabitaient : une culture ‘juive messianique’ en Israël, conduite par Pierre et Jacques et respectée par Paul, et une culture pagano-chrétienne hors d’Israël conduite par Paul, Timothée et Tite notamment, et respectée par les apôtres de Jérusalem. C’est cette cohabitation pas toujours simple à comprendre et à vivre au quotidien, que veulent régler les épisodes d’Actes 15, 16 et 21 et dont la difficulté se manifeste par exemple dans l’épisode tendu entre Paul et Pierre à Antioche, relaté unilatéralement par Paul en Galates 2:11-16.

En fait, la distinction géographique faite ici entre les croyants en Israël et hors d’Israël est pratique mais est assez approximative. En effet, en terre d’exil, dans les nations, il y avait aussi des synagogues, et certains juifs y étaient aussi devenus croyants en l’évangile. Ces juifs croyants gardaient leur spécificité juive et l’observance de la Torah tout comme ceux d’Israël. Paul le confirme en parlant par exemple d’Ananias de Damas, son premier guide dans la foi en Jésus comme d’un « homme pieux selon la loi, et de qui tous les Juifs demeurant à Damas rendaient un bon témoignage » (Actes 22 :12).

Ensuite, Monsieur Nicole reconnait cette distinction de culture en soulignant que le message de Paul était influencé par l’auditoire non juif auquel il s’adressait. Il ne s’agissait donc pas d’un autre évangile, mais de l’évangile appliqué à d’autres personnes, les non-juifs. Une grande part de la difficulté d’interprétation chrétienne des écrits de Paul vient de la méconnaissance de ce contexte particulier (2 Pierre 3:16). Par la suite, progressivement après la mort des apôtres, la culture pagano-chrétienne est devenue majoritaire au sein de l’église. D’abord par la quasi disparition de la culture judéo-chrétienne d’Israël suite à la destruction de Jérusalem en 70 et à l’anéantissement politique de la nation en 135 (même si un nombre significatif de juifs a continué à vivre sur cette terre jusqu’à la renaissance d’un état juif en 1948). Ensuite par l’absorption des judéo-chrétiens au sein de la masse pagano-chrétienne des nations.

C’est ainsi que le christianisme, dirigé maintenant par des non-juifs n’ayant plus de connaissance de l’hébreu ni de la culture hébraïque, et situés hors de la terre d’Israël, s’est trouvé coupé de ses racines juives. L’influence grandissante de la culture gréco-latine et de la philosophie ainsi que l’institutionnalisation du christianisme sous Constantin ont parachevé la transition culturelle et ont favorisé la rupture et l’inimitié durables entre juifs et chrétiens (« ‘Vérité hébraïque’ ? Les Pères de l’Église et la Bible juive » Paul Mattei dans Pardès 2011/2 (N° 50), pages 119 à 130).

C’est ce déracinement, c’est cette fracture contre-nature qu’essaient de réparer les mouvements d’amitié judéo-chrétienne et les revendications des croyants d’origine juive à se réapproprier leur culture hébraïque et leur appartenance au peuple juif. La réapparition progressive de la foi juive messianique depuis près de deux siècles encourage tous ceux qui se réclament de l’évangile, juifs et non-juifs, à un retour aux sources hébraïques, au risque d’affronter des remises en question significatives. Ces remises en question touchent à la « double culture évangélique », pagano-chrétienne et judéo-chrétienne. Elles ne touchent pas le cœur de l’orthodoxie nicéenne même si elles peuvent amener à une revue sérieuse de son expression et de sa concrétisation dans la piété des fidèles, notamment à la lumière des Ecritures et de l’apport conceptuel des traditions talmudique, kabbalistique et Hassidique.

Il va donc falloir s’y faire. Il y a aujourd’hui une résurgence et une croissance importante de la foi messianique au sein du peuple juif et de l’église, et ce partout dans le monde, en particulier au USA et en Israël. C’est un mouvement sans précédent depuis 2000 ans ! Il ne se fait pas sans opposition, craintes, douleurs, ni tâtonnements majeurs, mais nous sommes de ceux qui croient qu’il s’amplifiera et aboutira, avec la maturité, à la restauration d’une situation proche du modèle de l’église apostolique biblique du premier siècle. Une église biblique composée de juifs qui croient en la messianité de Jésus, continuant à observer avec joie la torah, et de non-juifs originaires des nations, ayant une culture différente mais largement influencée par ses racines hébraïques. Nous croyons aussi qu’il s’agit d’un signe des temps préparant l’avènement proche du Messie. 

PS: Le mouvement juif messianique est encore assez protéiforme. Ceux qui désirent connaître une de ses branches théologiquement rigoureuse peuvent visiter le site américain de Mark Kinzer https://www.markkinzer.com/

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