
Mis à jour le 17/08/2024
Il existe un débat vieux comme le christianisme. Il concerne la compréhension des écrits de l’apôtre Paul. Ce débat a sa place sur notre site car il se dresse, à un moment ou à un autre, sur le chemin de celui qui cherche à mettre en valeur les racines hébraïques du christianisme. D’autant plus s’il est juif ou a des racines juives. Logiquement ce débat se retrouve impliqué dans les relations entre juifs et chrétiens. En effet, l’identité juive est inextricablement liée à la Torah, à la circoncision et à la tradition. Annuler l’un des trois, c’est ‘annuler le peuple juif’. L’histoire de l’église en a malheureusement été trop souvent la démonstration. Or, une certaine approche des enseignements de Paul n’est pas étrangère à une compréhension chrétienne erronée de ces trois marqueurs de l’identité juive.
Déjà au premier siècle, l’apôtre Pierre avait averti ses lecteurs que dans toutes les lettres de Paul « il y a des points difficiles à comprendre, dont les personnes ignorantes et mal affermies tordent le sens, comme celui des autres Ecritures » 2 Pierre 3 :16. Il semble que Paul soit le seul auteur biblique pour lequel nous soyons prévenus de telles difficultés interprétatives (peut-être avec le prophète Daniel, Matt 24 :15c « Que celui qui lit fasse attention »). Certes, cet avertissement ne doit pas être un prétexte pour que chacun interprète Paul à sa guise, mais négliger l’avertissement et ne pas saisir la portée de ces difficultés est tout aussi dommageable. L’enseignement de Paul doit donc être pris avec certaines précautions si l’on ne veut pas le simplifier à l’extrême ou le caricaturer.
Un épisode néotestamentaire illustre très bien la difficulté à saisir l’enseignement de Paul et les malentendus qui peuvent en résulter. Il se situe en Actes 21 :17-30. Dans ce passage, on voit Paul se rendre à Jérusalem pendant la fête de Shavouot (pentecôte) « pour adorer » (Actes 24 :11) et « pour faire des offrandes à son peuple » (Actes 24 :17). Les apôtres et les anciens de l’église de Jérusalem s’inquiètent. Ils craignent une émeute à cause de sa venue. En effet, la doctrine enseignée par Paul dans les nations est mal comprise, voire déformée dans Jérusalem. Or, à cette période, la situation semble plutôt calme dans la ville, entre les juifs croyants en Jésus et les autres les juifs. Sans doute un peu comme durant la période d’Actes 9 : 31 où « l’église était en paix dans toute la Judée ».
A l’arrivée de Paul, les apôtres lui montrent « combien de milliers de juifs de Jérusalem ont crus et sont zélés pour la loi. » Actes 21 :20. Sans doute que le ‘judaïsme messianique’, appelé ‘la Voie’ ou ‘les nazaréens’, commençait à faire sa place au milieu des divers courants du judaïsme. Ces divers courants ne s’appréciaient certes pas beaucoup entre eux mais ils cohabitaient tant qu’il restait suffisamment de points d’ancrage de l’unité comme par exemple l’appartenance à Israël, la centralité du Temple, le principe de l’observance de la Torah et la résistance à l’hellénisation ou à la domination romaine. Il faut noter les nuances significatives de doctrines et de pratiques entre Pharisiens, Scribes, Sadducéens, zélotes, sicaires et même avec les Esséniens, ce mouvement qui vivait en marge dans le désert de Judée (Qumran). Sans parler des Samaritains qui n’étaient pas reconnus comme juifs mais avaient un culte calqué sur celui d’Israël. Ces diverses mouvances étaient elles-mêmes traversées par des courants interprétatifs transversaux bien connus. Il y avait ceux qui interprétaient l’observance de la Torah à la manière de Shammaï, de façon assez intransigeante, et ceux qui l’interprétaient d’une façon plus souple mais non moins rigoureuse, à la manière de Hillel. Les disciples du rabbin de Galilée, Jésus, s’intégraient sans doute assez bien à la mouvance de Hillel, eux dont le maître avait utilisé une méthode interprétative qui expliquait que « le shabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le shabbat » Marc 2 :27. S’accordant ainsi avec les enseignements retenus plus tard par écrit dans la tradition orale (Talmud Yoma 85b « le shabbat a été remis entre vos mains, et non pas vous entre les mains du shabbat« ).
Mais donc, l’enseignement de Paul sur la circoncision, sur les coutumes et sur la loi fait débat à Jérusalem. Il semble rompre le consensus et le ‘pacte informel’ au sein du judaïsme, menaçant ainsi la persistance de l’identité et de l’unité d’Israël. Alors, un acte parlant mieux que dix paroles, on propose d’un commun accord à Paul de participer physiquement et pécuniairement à un vœu de naziréat selon la loi pour montrer à tous que ce dont on l’accuse, c’est-à-dire « d’enseigner à tous les Juifs qui sont parmi les païens à renoncer à Moïse en leur disant de ne pas circoncire les enfants et de ne pas se conformer aux coutumes est faux et que lui aussi se conduit en observateur de la loi » Actes 21 :24. Paul va faire cela. Il « prit ces hommes, se purifia, et entra le lendemain dans le temple avec eux, pour annoncer à quel jour la purification serait accomplie et l’offrande présentée pour chacun d’eux » Actes 21 :26.
Malheureusement, des juifs venus pour la fête des régions où Paul exerce sont ministère vont le reconnaître et affirmer de façon erronée « que l’homme qui prêche partout et à tout le monde contre le peuple, contre la loi et contre ce lieu a même introduit des Grecs dans le temple, et a profané ce saint lieu. Car ils avaient vu auparavant Trophime d’Ephèse avec lui dans la ville, et ils croyaient que Paul l’avait fait entrer dans le temple » Actes 21 :29. Paul sera arrêté et enfermé. Suivra un long périple qui le mènera jusqu’à Rome.
Le même malentendu sur l’enseignement de Paul persiste et fait toujours débat aujourd’hui parmi les croyants. Pourtant les évènements d’Actes 15 et d’Actes 21 auraient dû éteindre la controverse. Les décisions du Concile de Jérusalem enseignent clairement que les juifs qui croient en la messianité de Jésus restent juifs, fidèles à la Torah et à la tradition des anciens, ne menaçant donc pas l’identité juive. Quant aux non-juifs qui croient, ils ne se font pas circoncire et ne sont pas contraints de suivre toutes les lois de la torah, notamment la circoncision et les lois ‘cérémonielles’, mais plutôt des lois de type noa’hide et moral. Cette dernière approche étant en cohérence avec l’enseignement du judaïsme d’alors, comme de celui d’aujourd’hui d’ailleurs. Paul n’étant plus là, il ne nous reste que ses écrits pour tenter d’y voir clair ; et certains sont « difficiles à comprendre » 2 Pier 3 :16.
Quatre points nous paraissent utiles pour avoir une approche juste de l’enseignement de Paul et du Nouveau Testament :
– 1) Lire Paul en parallèle avec les écrits des autres apôtres et disciples du Maître :
Saul était un contemporain de Jésus. Bien que vivant et étudiant la Torah à Jérusalem aux pieds de Gamaliel, l’un des plus grands sages d’Israël de l’époque, il n’a pas connu Jésus personnellement. Il a reçu l’évangile par révélation directe et a été enseigné par d’autres croyants (notamment le ‘juif observant’, Ananias de Damas Actes 9 :10). Il a produit une abondante littérature qui contribue majoritairement au texte du Nouveau Testament : nombreuses épitres, évangile et Actes rédigés par son collaborateur Luc, et épitre aux hébreux si l’on compte les écrivains de son entourage. Par son volume et par son côté didactique et normatif, l’enseignement de Paul est essentiel pour la doctrine et la pratique chrétiennes. Mais le risque est qu’à cause même de cela, l’enseignement de Paul nous paraisse être l’enseignement unique des apôtres. Or, ce n’est pas le cas. Il a écrit dans un contexte et à un public particuliers et nous avons d’autres auteurs et d’autres textes, écrits dans un contexte différent, moins volumineux et moins nombreux certes, mais non moins importants pour la compréhension de la pensée apostolique du premier siècle.
Il est donc important de lire Paul en parallèle avec les autres auteurs apostoliques. Non pas qu’il y ait des contradictions entre eux. Il ne s’agit pas d’opposer l’enseignement des divers apôtres. Mais il est vrai que chaque auteur apporte un regard différent, un point de vue différent sur la même vérité. Un exemple facile à comprendre sur lequel on va revenir, c’est qu’il nous est dit que Paul est l’apôtre des gentils, des non juifs, et que Pierre est l’apôtre des juifs (Gal 2 :9). Il est évident que leur contexte, leur vécu et la lumière qu’ils vont donner sur la vérité de l’évangile aura une couleur un peu différente. Il suffit pour le montrer d’évoquer la différence entre l’enseignement de Paul aux Galates et celui de Jacques dans son épitre, au regard de la foi et des œuvres de la loi. C’est aussi le cas avec l’épître de Jude par exemple.
Donc le premier point pour bien comprendre l’enseignement de Paul, c’est de le contextualiser à la lumière de l’identité de ses destinataires, et des autres écrits néotestamentaires. Notamment des écrits de ceux qui ont connu le Maître dans la chair et qui ont vécu avec lui au quotidien au moins les trois années de son ministère en Galilée, Judée et Samarie.
– 2) Si nous voulons bien comprendre les écrits de Paul, il faut les lire à la lumière de ses actes et de ses choix concrets :
On dit parfois que les récits bibliques, narratifs par nature, ne sont pas normatifs, contrairement aux paroles explicites et prescriptives. Mais en même temps, interpréter les paroles d’un écrivain biblique sans tenir compte de l’éclairage de ses actes me semble incohérent. D’autant plus dans un contexte moyen-oriental et hébraïque où l’acte posé a autant voire plus de poids que la parole prononcée. Dans le cas de Paul, si nous possédons effectivement une abondante littérature, nous jouissons aussi de moult détails de sa vie quotidienne et de ses choix personnels. Il serait malvenu de vouloir interpréter sa pensée en dehors de l’éclairage de son comportement et de ses actes. Voyons quelques exemples qui doivent nous faire réfléchir :
- En 1Cor 7 :19 Paul semble affirmer que « la circoncision n’est rien », et pourtant un jour il circoncit de sa main le jeune adulte Timothée qui est de mère juive* (Actes 16 :3).
- Ailleurs, il semble relativiser l’importance « des fêtes, des nouvelles lunes et des sabbats » qui ne seraient qu’une question de conviction personnelle (Rom 14 :1-5), et en même temps il tient à être présent personnellement à Jérusalem pour la fête de pèlerinage de Shavouot-pentecôte et adapte son agenda en fonction (Actes 20 :16). Dans sa défense en Actes 24 :11, il confirme qu’il y est « monté pour adorer ».
- Pour autant qu’elle soit inspirée de Paul, l’épître aux Hébreux dit : « En effet, la loi …/… ne peut jamais, par les mêmes sacrifices qu’on offre perpétuellement chaque année, amener les assistants à la perfection ». Mais en Actes 21 on voit Paul participer au vœu de naziréat de quatre juifs croyants en Jésus. Il se purifie lui-même selon la loi, et paie pour le rasage et l’offrande que ces hommes doivent faire dans le temple conformément à la loi du naziréat. Confirmant ainsi qu’il demeure « observateur de la loi » (Actes 21 :24).
- En Romains 6 et Galates 3 :25 Paul explique que nous ne sommes « plus sous la loi » mais dans l’épisode d’Actes 23 :5 il se considère lui-même comme observateur de la loi d’Exode 22 :28 qui stipule de « ne pas maudire le prince de son peuple », une petite loi cachée au milieu des nombreux ‘613 commandements’ de la Torah mais qui ne lui est pas passée inaperçue.
- Etc…
L’argument qui consiste à dire que Paul se fait simplement « juif avec les juifs pour les gagner » à l’évangile (1 Cor 9 :20) ne suffit pas pour balayer d’un revers de main ces questions et expliquer son comportement. En effet, Paul serait par trop suspect de démagogie voire d’hypocrisie (« J’écris une chose et j’en pratique une autre ») or il a dit : « nous n’avons point une conduite astucieuse » (2 Cor.4 :1). D’ailleurs lui-même reproche cela à Pierre dont il juge le comportement empreint de duplicité dans l’épisode d’Antioche, lorsque Pierre se fait païen « en mangeant avec les païens » puis se fait juif « à l’arrivée des croyants juifs » (Gal 2 :11-16). Paul est un homme de conviction, ce qu’il fait il le fait parce qu’il en est convaincu, non par manipulation, calcul ou hypocrisie. Sa foi et son caractère sont assez forts pour provoquer la contradiction si une conviction importante est en jeu. Quitte même à y perdre la vie. Dans l’épisode où il ruse pour diviser ses accusateurs et échapper à un funeste sort (Actes 23 :6), ou bien lorsqu’il en appelle à César en tant que citoyen romain (Actes 22 :25), il n’y a aucune conviction spirituelle en jeu, juste une défense astucieuse. Donc si dans un contexte juif et en terre d’Israël, il met en avant sa judéité, elle n’est, ni feinte ni manipulée à dessein. Sa judéité est réelle, il la conserve et il la revendique à plusieurs reprises (Phil 3 :5, Actes 21 :39, Actes 22 :3), même si c’est parfois pour montrer qu’elle n’est pas une garantie de salut, ne différant pas en cela de l’enseignement du judaïsme.
On voit donc bien que le rapport de Paul à la circoncision, à la Loi et aux coutumes, n’est pas aussi simple que certains raccourcis basés sur ses discours peuvent le laisser supposer. Les Jérusalémites d’Actes 21 ainsi qu’une certaine approche chrétienne s’y sont mépris.
– 3) On devrait toujours garder à l’esprit la façon culturellement très juive avec laquelle Paul s’exprime :
Paul emploie régulièrement une argumentation de type polémique. Il est parfois à la limite de l’irrespect : « Dieu te frappera, muraille blanchie » (Actes 23 :3). A l’image de ce qui se vit dans les divers courants du judaïsme de l’époque, il manie facilement la contradiction, voire l’exagération : « Puissent-ils même se castrer, ceux qui jettent le trouble parmi vous » (Gal 5 :12 traduction Segond 21). Dans sa deuxième lettre aux croyants de Corinthe il est obligé de revenir en partie sur ce qu’il leur a demandé dans sa première lettre car il a été obéi un peu trop au pied de la lettre dans une affaire de discipline ( 1 Cor 5 :1-5 et 2 Cor 2 :5-11).
Paul ne fait pas exception lorsqu’il utilise le style polémique ou exagératif. C’était aussi la coutume de Jean-Baptiste (« race de vipères » Luc 3 :7) et de Jésus (« Si ton œil droit est pour toi une occasion de chute, arrache-le et jette-le loin de toi » Matt 5 :29, « qu’on lui mette une meule autour du cou » Jean 8 :44 « vous avez pour père le diable » Jean 8 :44 etc.).
On rencontre en fait encore cela dans le judaïsme contemporain. Dans les yeshivot, ces centres où l’on étudie la Torah et le Talmud, les débats animés surprennent toujours le non-initié. On y met souvent les étudiants par deux pour étudier, dialoguer et pousser au bout leurs arguments, contre-arguments, et les citations des maîtres d’Israël. Les débats s’enflamment souvent de façon étonnante. De même, les débats rabbiniques contemporains reflètent cette approche culturelle déjà présente au premier siècle. Un regard « chrétien traditionnel » sur les lettres et la pensée de Paul, qui ne tient pas assez compte de ce bain culturel, car trop influencé par la culture gréco-latine, cartésienne, logique et littérale, a parfois amené certains à les résumer ou à les synthétiser de façon caricaturale.
– 4) On devrait aussi se souvenir que Paul est l’apôtre des Gentils :
La préoccupation essentielle de Paul est de construire l’église dans les nations. Son discours s’adresse donc principalement aux gentils, il s’adapte à eux, en tout cas aux croyants évoluant dans un contexte majoritairement composé de non juifs et de plus, hors de la terre et de la culture d’Israël. En corollaire, il se bat pour montrer que les non-juifs n’ont pas besoin de judaïser : 1 Cor 7 :18 « quelqu’un a-t-il été appelé étant incirconcis, qu’il ne se fasse pas circoncire ». En revanche, et c’est là où certains chrétiens se méprennent, son combat n’a jamais été de déjudaïser les juifs. En effet, « Quelqu’un a-t-il été appelé étant circoncis, qu’il demeure circoncis ». Et pour Paul, le circoncis : « est tenu de pratiquer la loi tout entière » (Gal 5 :2). Que peut donc signifier « qu’il demeure circoncis » ? Peut-on ‘dé-circoncire’ quelqu’un et faire repousser un prépuce ? Il est vrai qu’un petit nombre de juifs apostats hellénisés tentaient des opérations chirurgicales pour se recréer un prépuce, mais c’était quelque chose de très marginal et il n’y a aucune évidence que ce soit ce dont parle Paul ici ! « Demeurer circoncis » signifie dans la cohérence de l’enseignement Paulinien que le juif « demeure juif » avec les prérogatives du juif qu’exprime la première des mitsvot (des commandements) (1 Cor 7 :17-19) : la circoncision – (cf. Timothée).
*Actes 16:3 « Paul voulut l’emmener (Timothée) avec lui; et, l’ayant pris, il le circoncit, à cause des Juifs qui étaient dans ces lieux-là, car tous savaient que son père était grec. » Que se passe-t-il ici ? Paul est suspect auprès des juifs de vouloir les ‘déjudaïser’ avec une nouvelle doctrine. Or, les juifs du lieu savent que Timothée est un croyant en Jésus de mère juive et de père grec, qui n’a pas encore été circoncit. La question se pose donc : « Paul, ce jeune que tu veux emmener vers les non-juifs dans ta mission, en tant que croyant en Jésus et de père grec, peut-il rester incirconcis ou doit-il être circoncis selon la Torah parce que sa mère est juive ? ». Même si le sujet n’est peut-être pas une priorité pour Paul, sa réponse est claire : il circoncit lui-même Timothée.
Conclusion :
Il nous semble donc évident qu’une partie de la vision chrétienne traditionnelle ne rend pas assez justice à la complexité de la pensée de Paul. Aborder ses lettres sans tenir soigneusement compte des quatre points évoqués ci-dessus aboutit immanquablement à une simplification, voire une caricature de son enseignement.
Le sujet de cet article n’est pas le débat sur la loi mais sur l’identité juive. Cependant, les deux étant inextricablement liées l’une à l’autre, terminons par quelques remarques :
Comme Jésus qui expliquait que « le sabbat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat», ce que Paul dénonce souvent dans ses lettre c’est le mésusage qui est fait de la loi, ou bien ce qu’on y ajoute qui n’est pas conforme à la Torah, ou encore l’utilisation inappropriée que l’on fait de la tradition : Col 2 :22 « préceptes qui tous deviennent pernicieux par l’abus, et qui ne sont fondés que sur les ordonnances et les doctrines des hommes » ; Gal 1 :14 « j’étais plus avancé dans le judaïsme que beaucoup de ceux de mon âge et de ma nation, étant animé d’un zèle excessif pour les traditions de mes pères ».
Paul dénonce bien l’abus qui est fait de la loi ou de la tradition dans certaines pratiques juives de l’époque, et non la loi elle-même. Il dénonce aussi certaines doctrines qui ne sont qu’humaines et ne correspondent donc pas à la tradition orale qui fera autorité plus tard en étant mie par écrit. De même, dans son témoignage sur sa jeunesse, c’est bien son zèle excessif, probablement sans recul ni discernement qu’il dénonce et pas la tradition des pères en elle-même.
Son but n’est certes pas de réhabiliter la pratique de la Torah comme moyen sûr d’avoir part au monde à venir, sachant que même une pratique scrupuleuse ne sera jamais suffisante face à la sainteté divine. Conformément aux paroles du prophète Daniel il croit que « ce n’est pas à cause de notre justice que nous pouvons présenter nos supplications, mais à cause des grandes compassions du Seigneur » (Daniel 9 :18). Dans l’économie de l’Alliance, de la première comme de la nouvelle, depuis Abraham jusqu’à Jésus, en passant par Moïse, le salut s’enracine d’abord dans l’élection et la bonté de Dieu puis dans la pratique de la volonté divine exprimée dans les Ecritures. Pratique rendue possible uniquement par la force reçue comme cadeau de Dieu. Dans cette économie, l’évangile ne vient pas annuler la loi mais la confirmer et la rendre accessible au croyant par la force de l’Esprit Saint. C’est ce que Paul explicite dans la lettre aux Galates : Après les avoir exhortés à ne pas chercher « à être sous la loi » (4 :21) pour être justifiés, mais plutôt à vivre comme « enfants de la promesse » (4 :28) , il les exhorte à mener une vie conforme à la loi par toutes sortes d’instructions et de consignes en cohérence avec la Torah (Galates 5 :13 à 6 :10).
L’objet de cet article est donc de nous avertir, nous chrétiens, et de nous exhorter à faire attention aux raccourcis et aux slogans que nous sommes parfois amenés à employer pour résumer la pensée de Paul (en la confondant d’ailleurs avec l’enseignement de Jésus et de tout le nouveau testament). Une pensée qui reste à certains égards encore mystérieuse et complexe, mais dont la caricature a souvent servi à fustiger la loi, le judaïsme et le peuple juif avec les conséquences graves que l’histoire ne cesse de nous rappeler.