Mis à jour le 17/08/2024

Nous avons dit ailleurs comment l’église et la synagogue se sont séparées après l’ère apostolique. Cet éloignement réciproque a perduré et est loin d’être totalement révolu malgré les grands progrès des dernières décennies. Il convient ici de souligner les pas en avant décisifs réalisés par toutes les églises, illustrés de façon significative par l’entrée historique du pape Jean-Paul II dans la synagogue de Rome le 13 avril 1986. On se souvient aussi des déclarations solennelles de repentance et du désir de réconciliation de la part de toutes les instances chrétiennes officielles.(cf.www.jcrelations.net/fr/declarations.html)
On peut de surcroit remarquer l’évolution théologique notable des églises qui abandonnent progressivement la théologie de la substitution. Théologie qui expliquait que le « vrai Israël » c’est l’église et que celle-ci remplace le peuple juif incrédule et déicide. Cette funeste approche théologique est cependant parfois remplacée par son alter ego, la théologie de l’accomplissement, plus polie et moins violente, mais dont la finalité est identique et aboutie à la disqualification du peuple juif, voire à la remise en question de son statut de ‘Peuple de Dieu’ héritier des promesses.
Malgré les progrès soulignés, les séquelles de près de deux milles ans d’inimitié et de persécutions ne s’effacent pas en un jour. La réalité de la séparation est toujours évidente dans le quotidien des chrétiens et des juifs dont la connaissance mutuelle se limite encore souvent à des images d’Epinal et à des préjugés bien ancrés. Je me souviens de la conversation avec un jeune rabbin qui me demandait si les prédications dans mon église (protestante évangélique) avaient lieu en latin ou si elles étaient traduites… Et les caricatures ne sont pas moindres chez les chrétiens. Un jeune pasteur affirmait il y a peu : « Les rabbins ne croient pas en Jésus, comment recevoir d’eux quelque enseignement que ce soit ?», oubliant au passage l’épisode de l’humble Moïse face à son beau-père Jéthro, prêtre de Madian… En fait, pour les chrétiens, la seule source réelle de connaissance des juifs et du judaïsme se limite souvent à ce qui ressort de la lecture des évangiles et des polémiques avec les pharisiens et les sadducéens, ou bien à la compréhension distordue des enseignements des apôtres Paul et Jean…. L’ignorance et l’incompréhension réciproques restent donc encore la règle…
Cette méconnaissance mutuelle profonde explique pourquoi les réactions naturelles des uns et des autres dans le domaine spirituel relèvent souvent d’un autre âge, où le chrétien voit le juif comme quelqu’un à convertir absolument, et où le juif voit le chrétien comme un idolâtre adorant un homme divinisé, dont il faut fuir le culte étranger à la bible.
L’idée n’est pas qu’il faille aboutir à terme à une ré-union ou à une sorte d’œcuménisme syncrétique judéo-chrétien. Au contraire, l’une des étapes essentielles à franchir par l’ensemble du christianisme est de reconnaître la spécificité pérenne du peuple juif et d’accepter, à cause de l’enseignement des Ecritures, sa nature de « peuple à part » et sa pertinence pour aujourd’hui comme pour les temps à venir.
Ajoutons à cela qu’un rapprochement entre l’église et la synagogue qui ne concerne que les élites des diverses instances, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, ou qui se limite à des déclarations d’intention dans le domaine de l’inter-religieux, tout utile qu’il soit n’atteint pas l’objectif de réparation du passé et n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Il ne doit être qu’une étape vers un changement de culture qui touche les ‘laïcs’, les juifs et chrétiens ordinaires.
Frères chrétiens, les juifs et le judaïsme sont présents aujourd’hui dans nos villes et à nos portes. La communauté juive française est la troisième plus importante au monde après Israël et les Etats-Unis. Plus de 3500 ans de persécutions et de tentatives d’extermination n’ont pas réussi à éteindre la lumière de ce peuple. Le croyant y voit l’accomplissement des promesses de l’Eternel : « Quand les montagnes s’éloigneraient, Quand les collines chancelleraient, Mon amour ne s’éloignera point de toi, Et mon alliance de paix ne chancellera point, Dit l’Eternel, qui a compassion de toi. » Esaïe 54 :10.
L’apôtre Paul affirme que c’est bien « aux israélites qu’appartiennent l’adoption, et la gloire, et les alliances, et la loi, et le culte, et les promesses, et les patriarches… » et « qu’ils sont aimé (de Dieu) à causes de leurs pères » Rom 9 :4 et 11 :28. Ayant une place particulière et spécifique dans le cœur de Dieu, ce peuple ne devrait-il pas aussi avoir une place particulière dans le cœur des chrétiens ?
Donc si l’éloignement de l’église et de la synagogue est un mal, il faut trouver des chemins pour réparer ce mal. Des chemins à réinventer car il n’y a pas vraiment de modèle à part celui des écrits apostoliques. Mais un chemin qui a comme prérequis essentiel de pas menacer la spécificité de l’identité juive, comme cela a trop été le cas après l’ère apostolique.
Du côté juif messianique, la résurgence de ce mouvement près de 1900 ans après sa disparition amène nos frères juifs croyants en Jésus, à réfléchir à leur identité et à leur pratique joyeuse de la torah. Diverses pistes sont explorées par eux qui tentent d’expliciter leurs liens, d’un côté avec les communautés juives ‘traditionnelles’ et de l’autre avec les églises à majorité non-juive. Un gros travail est mené qui n’a pas encore abouti à un consensus. La diversité des pratiques juives messianiques est encore abyssale, depuis l’abandon presque complet de la judéité, jusqu’à la création de synagogues messianiques ayant une Hala’ha proche de celle des synagogues ‘classiques’, avec toutes les nuances intermédiaires.
Du côté chrétien, en tout cas du côté protestant évangélique qui nous concerne ici, une réflexion doit aussi être engagée : Comment pourrait évoluer une église qui reconnait la nécessité d’un retour aux racines hébraïques et la proximité avec les héritiers de la tradition juive ? Quel pourrait être sa relation aux juifs messianiques en son sein et au dehors, et sa relation avec les synagogues consistoriales ou non (Habbad etc.) ?
Toute la démarche à construire devrait être emprunte du sentiment de reconnaissance de ce qu’a apporté le peuple juif au monde, et du désir de bénir ce peuple en retour.
Voici quelques pistes de réflexion et des propositions :
- Le calendrier biblique hébraïque est une formidable opportunité de vivre la Bible concrètement tout au long de l’année : l’église locale pourrait tenir compte de ce calendrier (qui commence à la création d’Adam, 5784 en 2024) afin de rappeler les fêtes bibliques et d’en célébrer parfois quelques-unes de façon pédagogique. Ce n’est pas très difficile puisque les fêtes chrétiennes sont souvent liées à des fêtes juives qui leur donne leur sens profond.
- Pessa’h, dans la période de Pâques
- Chavouot, dans la période de Pentecôte
- Rosh hashana et la fête des trompètes à la rentrée de septembre-octobre accompagnée des deux suivantes :
- Yom Kippour qui évoque l’entrée annuelle du Souverain Sacrificateur, porteur du sang expiateur, dans le lieu très Saint
- Souccot, fête prophétique qui célèbre la fidélité de Dieu dans le désert et annonce la montée des nations à Jérusalem pour adorer
- Pourim qui rappelle la victoire contre tous les anti sémitismes et toutes les prétentions à éliminer le peuple de Dieu
- ‘Hanouka dans la période de Noël, qui célèbre la victoire du peuple sur la pensée grecque et rappelle le miracle de l’huile et de la lumière qui brille à nouveau dans le Temple et dans ce monde.
- Sans oublier bien sûr la fête des fêtes, le Shabbat qui fera l’objet d’un article spécifique.
- Encourager la lecture de la Bible hébraïque et pas seulement des écrits apostoliques. On dit souvent qu’il faut comprendre l’Ancien Testament à la lumière du Nouveau. C’est vrai mais il est tout aussi vrai qu’il faut comprendre la Nouvelle Alliance à la lumière des écrits hébraïques, comme le faisaient Jésus et ses apôtres.
- Toujours rappeler le contexte hébraïque et vétérotestamentaire ou judaïque des évènements ou textes servant de base aux enseignements. Certaines prédications sont faibles ou discutables car elles ne tiennent pas assez compte de l’arrière-plan et de la culture ambiante à l’époque de Jésus ou des prophètes. Leur contenu en devient parfois caricatural, notamment vis-à-vis du peuple juif.
- Favoriser, organiser ou participer à des célébrations messianiques. Un article particulier sera consacré à ces célébrations pour en montrer les avantages mais aussi les limites.
- Organiser ou encourager la participation à des activités en collaboration avec la communauté juive locale : conférences, rencontres de l’amitié judéo-chrétienne, soirées films… Ce genre de rencontres, comme toutes les rencontres en lien avec la communauté juive devrait s’appuyer sur une charte éthique indiquant la nature non prosélyte de l’activité.
- Encourager la participation à des événements commémoratifs du souvenir : shoah, médaille des justes etc.
- Organiser des visites pédagogiques du patrimoine israélite : synagogues, mikvé, cimetières, lieux de mémoire, camps, musées, et des voyages de découverte en Israël.
- Encourager l’apprentissage des bases de l’hébreu (moderne ou biblique) afin de faciliter l’entrée du chrétien dans la façon de penser sémitique et hébraïque, et dans les Ecritures.
- Encourager de petites délégations de chrétiens à participer de façon respectueuse à des offices ou fêtes à la synagogue ou dans les centres communautaires juifs en accord avec les autorités et le service de sécurité de ceux-ci.
De nombreuses opportunités existent ou sont à créer. Approcher nos amis juifs avec un cœur sincère, mêlé d’amour, d’humilité et de reconnaissance ne recevra jamais une réponse négative. Certes il faudra toujours déminer les méfiances légitimes car un juif n’a pas été habitué à recevoir des marques d’amitiés sans que ce soit intéressé, par exemple dans une démarche missionnaire. Chrétiens, osons le don gratuit.