Mis à jour le 19/08/2025
LES RESAUX SOCIAUX
Les réseaux sociaux ont la particularité de mettre en évidence des minorités qui, en dehors d’eux, n’auraient eu aucune audience. Ils jouent le rôle de porte-voix et d’amplificateur. Tout ce qui était chuchoté dans les maisons est maintenant proclamé sur les toits. Ce qui n’était même pas remarqué dans le quartier est maintenant vu dans le monde entier. Le pire et le meilleur se côtoient à égalité. L’érudit et l’ignorant ont le même pouvoir de s’exprimer. Aucun filtre ne vient réguler les discours et les théories, à part quelques freins visant les racismes de tous bords, les perversions et l’extrême violence.

On peut voir cela comme la démocratie, l’égalité et la justice, ou bien comme l’anarchie, la confusion et le règne de celui qui crie le plus fort ou qui est le plus séducteur. En tout cas, le dénigrement de l’autre est malheureusement souvent roi. Nous essayons de ne pas tomber dans ce travers envers ceux avec lesquels nous avons quelques divergences.
LES NEO-NAZAREENS
Parmi les petits groupes qui trouvent un écho sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook, il y a des courants qui se revendiquent du nom de ‘Nazaréens’. Numériquement peu importants et souvent isolés, leur voix porte loin et ils sont assez militants. Ils trouvent une audience parmi les déçus des églises, notamment évangéliques, mais aussi parmi les personnes en recherche des racines hébraïques de la foi chrétienne. Ils ont un impact faible chez les juifs.
Ils sont assez divers mais ont des points communs : ce sont des croyants dans le Dieu d’Israël qui adhèrent à la messianité de Jésus et s’efforcent de le suivre dans la fidélité à la Torah et parfois à la tradition d’Israël (Talmud), qu’ils aient des origines juives ou non.
Ainsi, certains encouragent les non-juifs à emprunter un chemin de conversion orthodoxe au judaïsme devant un Beit Din rabbinique et à se faire circoncire. Il ne faut pas comprendre ici de leur part la conversion comme un réel ‘changement de religion’, mais plutôt comme l’entrée dans le peuple juif, sans renoncer pour autant à l’adhésion à la messianité de Jésus. Il faut signaler que la démarche n’est pas simple car il y a peu de chance qu’un tribunal rabbinique accepte la conversion d’une personne sans qu’elle renie sa foi en Jésus s’il est au courant qu’elle existe.
La conversion peut cependant être facilitée par le fait que les néo-nazaréens rejettent la croyance en la « nature divine » de Jésus. Jésus étant considéré comme un maître d’Israël ; sans doute le plus grand des maîtres puisqu’il est le Messie. Le candidat à la conversion est parfois encouragé à ne pas faire état de sa foi en Jésus puisque l’essentiel est l’entrée dans le peuple juif et l’adhésion à la Torah. Ils considèrent que dans un deuxième temps, ou plutôt à un second niveau, certains vont faire le choix de suivre Yeshoua de Nazareth, d’autres le Rabbi de Loubavitch, d’autres encore le Rabbi de Breslev etc.
D’autres nazaréens pratiquent la circoncision et la Torah, mais en dehors du cercle rabbinique dont ils réfutent nombre de traditions et de décisions. Allant parfois jusqu’à remettre en question les dates du calendrier hébraïque. Ils se posent donc en « sachants », vis-à-vis de la synagogue qu’ils considèrent comme déviante.
Nous comprenons que la foi des uns comme des autres se veut en rupture plus ou moins complète avec le christianisme traditionnel considéré comme idolâtre.
La plupart des néo-nazaréens croit que Jésus est né de Joseph et de Marie. Par diverses interprétations, ils tentent de justifier les textes des évangiles qui en parlent comme d’une ‘naissance virginale’. Ils rejettent aussi la moindre approche Tri-Une de la nature divine et se situent donc clairement en dehors de l’orthodoxie chrétienne traditionnelle précisée au concile de Nicée. Jésus est bien cependant pour eux, conformément aux Ecritures, le sacrifice expiatoire pour les péchés, il a été ressuscité par Dieu, et se trouve aujourd’hui à sa droite, d’où il reviendra comme Roi-Messie pour régner sur Israël et sur le Monde.
Les arguments des néo-nazaréens contre la naissance virginale et la préexistence du messie « en forme de Dieu » reposent sur leur affirmation que les conciles à partir de Nicée ont totalement inventé des doctrines en les calquant sur les cultes païens préexistants. Cela les amène à devoir remettre en question l’authenticité de certains versets des Ecritures, ou bien leur traduction (ce qui est parfois utile), ou bien encore à faire des démonstrations complexes et difficilement convaincantes.
La plupart des Nazaréens accepte le corpus traditionnel des livres bibliques. Certains s’inspirent, en plus de ce canon, d’un certain nombre de livres comme le livre d’Enoch, ou la littérature pseudo-clémentine. Concernant les épîtres de Paul, certains Nazaréens les considèrent comme conformes, quoi que probablement remaniés postérieurement à leur écriture afin de mieux coller à la doctrine chrétienne. D’autres considèrent Paul comme un faux frère ayant changé l’enseignement initial des premiers apôtres et créé la religion chrétienne en rupture avec le judaïsme. On appelle plutôt ce dernier sous-groupe les ébionites, même si la terminologie est complexe, surtout dans sa correspondance aux groupes homonymes des premiers siècles considérés comme dissidents.
Il est clair qu’un chrétien né de nouveau peut difficilement suivre complètement ces groupes sans renier une partie essentielle de sa foi.
UN PEU D’HISTOIRE ET DE VOCABULAIRE :
Monsieur Simon Claude Mimouni décrit bien dans son livre « Les chrétiens d’origine juive dans l’antiquité », qu’au commencement du mouvement de Jésus, au premier siècle, diverses mouvances ont vu le jour. Il y avait le groupe apostolique majoritaire et légitime qu’on appelait : « la Voie » ou « les Nazaréens » (le nom de « chrétien » est apparu plus tard et hors d’Israël pour qualifier les croyants en Jésus vivant dans un contexte à majorité non juive). Autour d’eux ont commencé à graviter des groupes qui voulaient imposer la circoncision et la pratique de la Torah aux païens. Les apôtres ont condamné leur enseignement mais l’histoire nous montre que ces groupes ont perduré et qu’ils se sont diversifiés au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la doctrine et des pratiques apostoliques.
Après la destruction de la nation juive par les romains (135), on retrouve du deuxième au sixième siècle, des nazaréens plutôt fidèles à la doctrine des apôtres, des ébionites et des elkasaïtes imposant la circoncision des païens et rejetant la nature divine de Jésus et parfois l’apostolat de Paul. Certains groupes elkasaïtes ont versé dans une forme de mysticisme ésotérique.
Nous pensons ici qu’il existe une autre voie que celle des néo-nazaréens et des ébionites, une voie explorée aujourd’hui par des personnes qui remettent en question, non pas tant la teneur des dogmes essentiels que leur formulation qui s’est construite avec des concepts grecs plutôt qu’hébraïques. Des instruments internes au judaïsme comme la Kabbale ou le Tania du mouvement ‘Hassidique, qui touchent à des dimensions profondes et spirituelles de la réalité, sont sans doute des outils utilisables de nos jours pour tenter d’exprimer les vérités chrétiennes de façon judéo-intelligible (notamment en ce qui touche à « l’engendré, non pas créé », au rapport « Père-Fils », à l’âme messianique etc.). Ces outils manquaient aux pères du Concile de Nicée, de même d’ailleurs qu’une connaissance profonde de la langue et de la culture hébraïques comme de la tradition orale d’Israël (« ‘Vérité hébraïque’ ? Les Pères de l’Église et la Bible juive » Paul Mattei dans Pardès 2011/2 (N° 50), pages 119 à 130). Il y a là un vaste domaine de recherche pour l’avenir. Recherche qui sous-entend une sérieuse connaissance des ressorts de la foi chrétienne et de la tradition d’Israël. Quelques juifs, dont certains orthodoxes, ont commencé à travailler sur le sujet (https://www.facingeachother.com), et certains chrétiens ou messianiques également. L’apport des néo-nazaréens est intéressant dans cette démarche. Nous espérons écrire un article spécifique sur ce sujet.
Beaucoup de points positifs existent donc chez les néo-nazaréens. Leur point fort est leur exploration de la Torah d’Israël et de la tradition orale, le Talmud. Certains sont assez érudits et s’adonnent sérieusement à l’étude comparative pour harmoniser ou confronter le Nouveau Testament et le Talmud. La sincérité de ces amis n’est pas à remettre en question, même si certains partis-pris subjectifs existent chez eux, mais pas plus sans doute que chez nous…
Nous l’avons dit : ces groupes néo-nazaréens et ébionites ne sont pas une nouveauté. Il s’agit d’une résurgence de groupes ayant existés au premier siècle et dont les apôtres ont écarté la doctrine lors du concile de Jérusalem d’Actes 15. Cette mouvance a cependant continué d’exister, même minoritaire et ce, après la destruction de Jérusalem en 70 et même de la nation d’Israël en 135. Ses partisans ont majoritairement fui la déferlante romaine en se réfugiant dans les régions désertiques du Nord, de l’Est et du Sud (Iran, Syrie, Arabie…). Certains historiens ont de bonnes raisons de penser que c’est au contact de leur doctrine que Muhammad a forgé une partie de la sienne, notamment la croyance en Jésus homme avec un rejet total de sa nature divine.
Les néo-nazaréens ont une compréhension particulière du texte d’Actes 15. Cela leur permet d’affirmer que, même si la consigne apostolique concernant la non-circoncision des croyants d’origine païenne est claire, elle n’est cependant pas définitive. Ils échafaudent leur compréhension divergente sur un verset qui n’est pas très facile. En effet, après avoir affirmé que les non-juifs croyants n’ont pas besoin de se faire circoncire et doivent simplement s’abstenir sur le plan rituel du sang, des viandes sacrifiées aux idoles et de l’impudicité, Jacques conclut : « Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues. » (Actes 15 :21). Les néo-nazaréens interprètent cette phrase en disant que les apôtres enseignent bien ici que les non-juifs ne doivent pas se faire circoncire et qu’ils doivent dès leur conversion s’abstenir de ce qui est essentiel, c’est-à-dire tout lien avec les cultes idolâtres, mais qu’en revanche par la suite, étant enseignés chaque shabbat dans la Torah de Moïse au sein des synagogues, ils pourront progressivement adopter toutes les pratiques du judaïsme et pourront finalement se faire circoncire.
Cette lecture particulière du texte est peu convaincante. D’abord parce que le texte n’exprime à aucun moment une quelconque notion explicite de progressivité ou d’étapes à franchir pour le païen vers l’adoption du judaïsme. Ensuite parce qu’on comprend mal pourquoi la lettre circulaire écrite et envoyée de Jérusalem aux églises d’Asie mineure se limiterait à exprimer la première étape et « occulterait » totalement l’importante démarche progressive d’entrée dans le peuple juif. Enfin, les épitres apostoliques même retraduites ou réinterprétées autant qu’on le désir, ne peuvent pas confirmer cette approche.
L’approche néo-nazaréenne ou ébionite qui remet donc en question la nature de la personne de Jésus, et qui enseigne que les non-juifs doivent entrer dans une démarche de conversion incluant la circoncision et l’observance de toute la Torah, est une approche qui n’est en adéquation, ni avec la tradition du judaïsme (qui ne cherche pas des convertis et qui ne reconnait pas Jésus comme messie), ni avec la tradition apostolique. Nous ne pouvons donc pas encourager à s’engager sur cette voie. Nous recommandons la lecture très éclairante du livre de Simon Claude Mimouni « Les chrétiens d’origine juive dans l’antiquité » pour approfondir le sujet historique des divers courants initiaux du « mouvement de Jésus » et leur liens et séparation d’avec le judaïsme.