Culture grecque versus culture hébraïque ?

Mis à jour le 19/08/2025

INTRODUCTION :

Avant de parler des enjeux pour le chrétien de la compréhension des différences entre culture grecque et culture juive ou hébraïque, plusieurs points d’introduction sont nécessaires :

1° La Bible a été écrite et transmise en diverses langues

Ce qu’on appelle ‘Ancien Testament’ a été écrit principalement en hébreu, et quelques passages en araméen, langue proche de l’hébreu.

Ce qu’on a appelé le ‘Nouveau Testament’ nous a été transmis en grec. Langue dans laquelle il a probablement été majoritairement écrit dès l’origine. Même si la question de la rédaction hébraïque première de certains des livres du Nouveau Testament, comme par exemple l’Evangile de Matthieu, reste encore discutée mais probable. En tout cas, on retrouve un certain nombre d’hébraïsmes dans le Nouveau Testament (Voir les liens suivants : W. H. Guillemard, Hebraisms in the Greek Testament, in-8°, Cambridge, 1879 ; D. Schilling, Commentarius exegetico-philologicus in hebraismos Novi Testamenti, in-8°, Malines, 1886. Cf. B. Winer, Grammatik des neutestamentlichen Sprachidioms, 8e édit., in-8°, Leipzig, 1844, p. 15-23 ; Berger de Xivrey, Mémoire sur le style du Nouveau Testament, dans les Mémoires de l’académie des Inscriptions, 1858, t. XXIII, p. 1 et suiv. ; Ed. Hatch, Essays on biblical Greek, in-8°, Oxford, 1889 (cf. du même, The influence of Greek ideas and usages upon the Christian Church, in-8°, Londres, 1890) ; Ch. H. Hoole, The classical Element in the New Testament considered as a proof of its Genuineness, in-8°, Londres. 1888 ; H. Simcox, The language of the New Testament, in-8°, Londres, 1894)( Le Nouveau Testament a-t-il à l’origine été écrit en hébreu ?https://www.catholic.co.il/?cat=&view=article&id=8951&m=)

2° Pourquoi est-ce important d’aborder le sujet de la langue de rédaction et de transmission des écrits bibliques ?

Contrairement à ce que l’on imagine parfois, la langue n’est pas un véhicule neutre. Le champ sémantique de chaque mot, c’est-à-dire les divers sens qu’il peut recouvrir, est différent selon les langues. Ainsi, traduire, c’est souvent interpréter. Et malgré toute la volonté, la bonne foi et l’érudition du traducteur, on a l’habitude de dire que « traduire, c’est un peu trahir ».

Les personnes polyglottes savent bien par exemple qu’il y a certains concepts qu’il est impossible de faire passer parfaitement dans une autre langue, et qu’en plus, le traducteur va mettre souvent involontairement un peu de ce qu’il est, de son arrière-plan et de ses schémas personnels ou culturels de pensée dans sa traduction.

La langue façonne les esprits, les mentalités, les comportements. Elle est le véhicule des idées, des abstractions et de toute la dimension de l’imaginaire et des représentations symboliques. Les spécialistes le disent : pour bien appréhender un peuple, sa pensée et sa culture, il faut en découvrir la langue.

3° Que dit la Bible dès la Genèse ?

Le premier livre de la Bible est le livre de tous les fondements. On pourrait sans exagérer affirmer que toute la Révélation y est déjà présente et qu’il se suffirait à lui-même. On y discerne l’histoire de la création, de la chute et de la rédemption. On y voit la naissance des peuples et de leur vocation. L’appel d’Israël et l’œuvre messianique y sont déjà.

Nous retiendrons deux passages pour le sujet de cet article :

  • Le premier parle du devenir de certains des peuples embryonnaires nés des enfants de Noé après le déluge. Genèse 9 : 27 « Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem. » Japhet est décrit plus loin comme l’ancêtre de Javan, c’est-à-dire à terme du monde grec, et Sem est décrit comme l’ancêtre de Héber (d’où le nom de « hébreu ») puis d’Abram et des descendants d’Israël. Le texte nous montre ici ce que confirmera l’histoire, c’est-à-dire combien les descendants de Javan (la Grèce) vont étendre leurs possessions et donc leur influence, mais suggère qu’ils doivent « habiter dans les tentes de Sem » (les Hébreux). Et effectivement, quelle culture s’est répandue et a le plus influencé le monde, si ce n’est la culture grecque ? On peut tirer une application très intéressante de ce texte, dans les relations entre « grecs » et « hébreux ». Javan va avoir une importance majeure dans l’histoire du monde, mais la Bible semble dire qu’il doit veiller à rester dans les tentes de Sem. C’est comme si, en en sortant et s’en affranchissant, il extrapolerait de façon illégitime et dénaturerait en partie sa vocation. Nous croyons que c’est ce qui s’est produit par exemple lorsque le christianisme hellénisé s’est émancipé du peuple d’Israël dans la tente duquel il était né. Cette autonomisation du christianisme dans un contexte grec par rapport au peuple juif a autorisé, voire facilité de tristes évènements dans l’histoire comme une certaine paganisation du christianisme et une claire inimitié vis-à-vis du peuple juif.
  • L’autre passage nous montre l’importance de la langue. Genèse 11 :4-8 « Ils dirent encore : Allons ! bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom…/… L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Eternel dit : Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres. Et l’Eternel les dispersa loin de là sur la face de toute la terre ; et ils cessèrent de bâtir la ville. » La Bible nous montre ici que lorsque Dieu va vouloir contre-carrer l’autonomie de l’humanité et son objectif d’atteindre le niveau céleste (« vous serez comme Dieu » Gen 3 :5), il ne va pas s’y prendre comme on aurait pu s’y attendre. Il ne va pas brouiller les plans des humains en leur donnant des idées différentes, des caractères différents, afin qu’ils se confrontent et n’arrivent pas à bâtir cette incroyable édifice : l’un voulant une tour ronde, l’autre carrée, l’autre avec des arcs boutants etc. Non, Dieu va simplement brouiller leur langage. Il sait qu’en brouillant les langues des peuples, leurs idées et leurs comportements divergeront, ils ne pourront pas s’accorder entre eux, ils se disperseront et leur projet présomptueux ne pourra aboutir.

4° Langue grecque et culture juive – fête de ‘Hanoucca et résistance juive à l’hellénisation :

Autour des années 330 avant JC, l’empire grec d’Alexandre Le Grand est immense. La culture grecque et la pensée de ses illustres philosophes et théoriciens se répand partout. C’est dans cette dynamique que le Pentateuque (5 premiers livres de la Bible) est traduit en grec vers 270 avant JC pour donner « la Septante ».  Le petit pays d’Israël n’est pas exempt de cette influence. La culture juive a du mal à résister à l’hellénisation et au syncrétisme. C’est alors que le souverain Antiochos IV épiphane tente de lui donner le coup de grâce en 172 avant JC en interdisant en Israël la Torah, la circoncision, le shabbat et en ordonnant des sacrifices de porcs dans le Temple de Jérusalem. La famille juive des Maccabées va déclencher une révolte qui, contre toute attente, va aboutir à la victoire en -164 et à la purification du Temple, à la reprise du culte juif et de la pratique de la Torah. Une fête annuelle est célébrée depuis lors par le peuple juif, c’est la fête de ’Hanoucca, rapportée dans l’évangile (fête de la dédicace Jean 10 :22).

5° Et le christianisme dans tout ça ? :

Jésus est apparu dans l’histoire à un moment où les romains avaient remplacés les grecs en tant que peuple dominateur, mais où la culture grecque restait partout prépondérante. C’est ainsi que, lorsque Paul veut parler des non-juifs, il dit : ‘les grecs’. En Israël, grâce à la victoire des Maccabées et malgré la tutelle romaine, la foi juive s’exprimait maintenant assez librement, purifiée significativement de l’influence de la pensée grecque. Cependant, nous l’avons vu dans un autre article, plusieurs factions rivalisaient entre elles : les Pharisiens, les Scribes, les Zélotes-Sicaires, les Esséniens mais aussi les Sadducéens. Ces derniers étaient ceux qui avaient le plus conservé des reliquats de pensée rationaliste grecque. Et c’était malheureusement entre leurs mains que résidaient le pouvoir et la gestion du Temple. C’est dans ce contexte confus que s’est développé le ‘mouvement de Jésus’, d’abord uniquement parmi les juifs puis plus tard parmi les païens. Nous avons vu ailleurs que le mouvement a presque disparu parmi les juifs d’Israël après la destruction de la nation en 138, mais qu’il a fleuri parmi les païens pour donner le christianisme dans les régions non juives de l’empire romain.

Au sein du christianisme post apostolique, les croyants d’origine païenne sont assez vite devenus largement majoritaires, et la langue grecque est restée la langue ‘naturelle’ du christianisme. Elle n’a été vraiment supplantée par le latin en Occident qu’à partir du IIIème siècle. La Bible des Septante, traduction grecque de ‘l’Ancien Testament’, utilisée par les apôtres est restée la seule Bible réellement disponible dans ces régions. A partir du deuxième siècle, des traductions du grec au latin ont donné diverses versions anciennes, les Vetus Latina. Ce n’est qu’au début du 5ème siècle que Jérôme, après avoir appris l’hébreu, fera une traduction de l’Ancien Testament depuis l’hébreu vers le latin, la Vulgate, non sans s’appuyer sur une version grecque un peu antérieure et sur les Vetus Latina. La Vulgate a été révisée pour la dernière fois en 1979 et reste la traduction officielle de l’église catholique. Les premières versions protestantes dates du 16ème siècle (1535 pour la première Bible protestante traduite en français à partir des originaux hébreu et grecs par Olivétan).  

Tout ceci nous explique comment, lors des Concile de Nicée et de Constantinople, qui ont eu lieu respectivement en 325 et 381, les dogmes majeurs du christianisme et donc la pensée chrétienne, ont été façonnés en dehors du contexte linguistique et culturel hébraïque, avec des outils sémantiques voire philosophiques plutôt de types grecs et latins qu’hébreux. Cela ne remet pas en cause pour nous le sens des dogmes, mais peut permettre d’expliquer en partie bien des malentendus avec la pensée hébraïque et la foi juive. Ce sera l’objet d’un autre article, mais il nous semble que la revisitation des dogmes chrétiens à la lumière des outils hébraïques que l’on trouve maintenant dans le Talmud, le Zohar (Kabale) et le Tania (‘Hassidout), permettrait un éclaircissement utile à tous. Certains s’y emploient déjà. (comme par exemple le juif orthodoxe Cohen – https://www.facingeachother.com ).

Le Père Julio de la Vega-Hazas, professeur de théologie morale, explique concernant l’usage du latin dans l’église que, comme le grec ancien, il a des mots très précis. Il poursuit en expliquant « qu’en lisant la Bible, on se rend compte des problèmes d’interprétation que peuvent susciter les langues sémitiques. Nous n’avons pas ce genre de souci avec la langue latine. En effet, c’est une langue dotée d’une logique rigoureuse, rendant les erreurs d’interprétation plus difficiles. » https://fr.aleteia.org/2014/05/28/pourquoi-le-latin-est-il-la-langue-liturgique-officielle-de-leglise/

On peut ainsi commencer à discerner quelles sont les différences entre les langues grecque ou latine et l’hébreu, et entre la culture grecque et la culture hébraïque. Cela nous aidera à comprendre certains enjeux importants pour la compréhension et le façonnement de la pensée des chrétiens. Il semble clair, et ce prêtre le souligne, que les outils linguistiques et culturels n’ont pas été neutres dans l’élaboration de la formulation de la dogmatique, de la pensée et de la culture chrétiennes post apostoliques.

Edmond Stapfer va le dire autrement dans son livre « Les idées religieuses en Palestine, à l’époque de Jésus-Christ » : « L’Hellénisme …/… a aidé à la création de la dogmatique chrétienne. Cela ne fait l’objet d’aucun doute pour ceux qui ont étudié l’histoire des trois premiers siècles. » Stapfer, Edmond. (French Edition) éditions ThéoTeX

Nous pouvons maintenant avancer dans notre sujet :

DIFFERENCES SIGNIFICATIVES ENTRE « PENSEE GRECQUE » ET « PENSEE HEBRAIQUE » :

1° Rationalité, Raison ou Révélation :

Le Talmud exprime bien l’opposition entre les deux pensées. Aux traités Baba Kama 82 b, Sotah 49 b et Menahot 64 b, on lit : « Maudit soit l’homme qui enseigne la sagesse grecque à son fils. » L’étude du contexte explique que « la sagesse grecque renverrait dans le Talmud à une forme de rationalité et de langage présentée comme caractéristique des gens de pouvoir, « grecque » désignant en l’occurrence la compromission des classes dirigeantes juives avec l’impérialisme hellénistique. » Cahiers philosophiques 2016/2 (n° 145), pages 27 à 53. Si la compromission avec les classes dirigeantes est aujourd’hui hors de propos, les sadducéens ayant disparus et le contexte historique ayant changé, la rationalité qui s’attache à la pensée grecque reste une caractéristique notable.

Nous avons déjà vu que l’hébreu a un champ sémantique plus étendu, tolérant plus facilement des interprétations larges. Le grec est « plus précis », avec une « logique plus rigoureuse ». Ce qui va façonner des esprits plus cartésiens et une logique plus rationaliste. Le grec va réclamer des définitions précises et une analyse méthodique du sens étroit des mots et des phrases. C’est une caractéristique très utile pour les Sciences exactes, mais cela a posé plus de problèmes dans le domaine de la spiritualité biblique…

L’opposition entre sagesse grecque et sagesse juive recoupe donc l’opposition entre Athènes et Jérusalem, Raison et Révélation.

2° Concepts ou histoires :

 Une autre différence se voit dans la façon toujours imagée avec laquelle l’hébreu va s’exprimer, alors que le grec va chercher à utiliser des concepts. L’hébreu va raconter une histoire porteuse de sens. Et pour expliquer l’histoire, il va raconter une autre histoire et ainsi de suite. Le grec, lui, va chercher les concepts à transmettre. C’est quelque chose qui frappe le non initié qui se rend à la synagogue. Le rabbin, dans son explication de la Torah, va souvent passer d’une histoire biblique ou non à une autre, faisant souvent perdre le fil au non initié sur ce qu’il doit vraiment comprendre ou retenir, ce qui va susciter chez lui la réflexion intérieure : « mais si on en venait aux faits. Concrètement… ». Ça sent le vécu, n’est-ce-pas ?!… 😊

Ces différences, « sens large – sens étroit », « histoires – concept », sont assez bien illustrées par ce qui s’est passé au début de l’histoire du christianisme. Le lecteur de la Bible sait que toute la vérité se trouve dans ses pages, et que les apôtres nous ont transmis « tout le conseil de Dieu ». Or, n’est-il pas étonnant et significatif qu’aucun des apôtres, qu’aucun des prophètes avant eux, n’aient eu besoin de décrire ou d’utiliser des concepts comme celui de la « trinité » pour communiquer aux hommes sur la nature de Dieu. Ce n’est qu’à partir du deuxième siècle et en lien avec les questionnements de la pensée grecque que les chrétiens ont été amenés à expliciter, décortiquer, repréciser encore, à quoi ressemble le Dieu en qui ils croient et surtout la nature du Messie qu’ils reconnaissent en Jésus. Et plus les conciles apportaient des précisions, plus les objections ou hérésies surgissaient, en réponses auxquelles il fallait de nouveaux conciles pour préciser encore mieux l’exactitude rationnelle de « ce qu’il faut croire pour être sauvé » … On se retrouve ainsi avec une tentative de précision quasi chirurgicale de qui est Dieu et de qui est le Messie, mais avec des concepts qui, même s’ils s’appuient sur des versets des Ecritures, sont difficilement compréhensibles ou acceptables dans une autre culture que la culture grecque. Le résultat de cette ‘dissection’ du domaine surnaturel fait qu’aujourd’hui encore, après des siècles, les deux principales confessions chrétiennes historiques ne sont pas d’accord sur un simple petit mot, un concept, le « filioque » : l’Esprit-Saint procède-t-il du Père, ou bien du Père et du Fils ?…

Je ne veux pas dire qu’il n’a pas été utile de préciser ce que le chrétien ‘doit croire’, mais je cherche juste à montrer que l’église n’a pas utilisé des outils très adaptés pour en venir à ses fins. La foi biblique, depuis le temps d’Abraham jusqu’à la fin du temps apostolique (2000 ans !), exprimée dans les Ecritures par la bouche des prophètes et des apôtres, n’a pas eu besoin de cela pour nous transmettre tout le conseil de Dieu, pour nous faire entrer en relation avec lui et pour nous ouvrir la porte du salut. On pourra tenter de nous opposer les écrits de Jean sur la nature du Fils, mais ceux-ci n’ont clairement pas grand-chose à voir avec les débats conciliaires pointilleux et sans fin des siècles suivants.

3° Compréhension autonome ou amour obéissant :

Faisons un pas de plus dans les éclaircissements. Léo Strauss dira en parlant de la sagesse grecque et de la sagesse hébraïque : « Chacune de ces deux racines du monde occidental proclame une chose essentielle. Et la chose essentielle proclamée par la Bible est incompatible, telle que du moins la Bible la comprend, avec la chose essentielle proclamée et comprise par la philosophie grecque. Pour le dire simplement et donc grossièrement, la chose essentielle selon la philosophie grecque est une vie conforme à une compréhension autonome. La chose essentielle selon la Bible est une vie d’amour obéissant. » « Progrès ou retour », in La Renaissance du rationalisme politique classique, trad. P. Guglielmina, Paris, © Éditions Gallimard, [1993] 2009.

Strauss caractérise la pensée grecque comme une « vie conforme à une compréhension autonome ». Et la compréhension « autonome » est tellement proche du « se faire soi-même un nom » de Genèse 11 :4 cité au début de notre article. C’est donc d’un côté « chosifier » Dieu en le décortiquant comme une science au microscope (cf. les conciles), et c’est d’un autre côté glisser vers l’idolâtrie de l’homme, car c’est le plus grand qui « dissèque » le plus petit. Et donc derrière la pensée grecque, il y a souvent la pensée idolâtre et autonome de l’homme. C’est sur ce chemin que l’église a malheureusement continué pendant quelques siècles pour aboutir à des enseignements et des pratiques assez éloignés des Ecritures. Jusqu’à ce que la Réforme contribue à l’en rapprocher.

Disons-le bien, il n’est pas question dans cet article de dénigrer la pensée et la sagesse grecques ni de stigmatiser les sciences ou l’approche rationnelle de la Création, encore moins de refaire ou relire l’histoire de l’église de façon anachronique. Mais plutôt d’examiner comment cette pensée grecque, dans le contexte du christianisme ancien, l’a amené à « sortir des tentes de Sem », rendant particulièrement difficile aujourd’hui la compréhension de ses dogmes sur la divinité, notamment aux enfants de Sem (Isaac et Ismaël, juifs et musulmans…).

4° Esthétique ou profondeur :

Rabbi Yehouda Halevi, philosophe, médecin et poète séfarade, né à Tudela dans l’émirat de Saragosse vers 1075 disait : « Méfiez-vous de la sagesse grecque, elle n’a pas de fruits, mais que des fleurs ». Il exprimait par-là que la société grecque appréciait l’extérieur, le superficiel, l’esthétique. Les Grecs pensaient que seules les expériences sensuelles sont réelles, et que la réalité se limite au goût, au toucher, et à ce que nos esprits peuvent percevoir et comprendre. C’est l’antithèse de la pensée de la Torah (écrite et orale), qui estime qu’il y a bien plus que les apparences : des couches infinies de profondeur se trouvent au-delà du regard. Or, cette approche s’inscrit en opposition totale avec la Grèce antique.

5° Allégorie ou littéralisme :

Dans son exposé sur les « Racines hébraïques des Écritures (1ère partie) », Asher Intrater, un responsable juif messianique israélien contemporain déclare : « La vision hébraïque, sémitique et moyen-orientale tend à être un peu plus historique, terrestre et d’alliance alors que la vision grecque, internationale et multiethnique tend à être plus céleste, éthérée et universelle (bien que cette déclaration soit simplifiée à l’excès) …/… La vision juive de Jérusalem est une ville du Moyen-Orient. La vision chrétienne de Jérusalem est une ville au ciel. Les deux sont vraies. Il y a une Jérusalem céleste et une terrestre. À la fin, la Jérusalem céleste « descend » pour que toutes choses deviennent une (Apocalypse 21). »

La pensée grecque favorise l’interprétation allégorique du texte biblique. La pensée hébraïque quant à elle, rappelle aussi et d’abord le sens premier du texte, sans oublier le sens allégorique lorsqu’il est possible et utile.  

Dans le chapitre VII du Traité théologico-politique, Spinoza critique radicalement l’exégèse allégorique. « La méthode allégorique…/… est dite « nuisible, inutile et absurde ». Nuisible car elle fait perdre toute certitude quant à la compréhension du texte : en suggérant que le texte dit autre chose (allegorein) que ce qu’il dit, elle instaure un soupçon sur toute compréhension que le lecteur croit avoir du texte, même de ses passages les plus clairs. La méthode allégorique revient en quelque sorte à présupposer que le texte ne dit pas ce qu’il dit…/… Envisager le texte comme une allégorie revient à mettre en cause sa véridicité : puisqu’il dit autre chose que ce qu’il dit, ce qu’il dit n’est pas « vrai », au sens d’une vérité de fait. Non pas que Spinoza partage un tel attachement à la véridicité du texte biblique, mais il réfute qu’il faille présupposer une autre signification au texte que celle qu’il a évidemment (serait-elle contraire à ce qu’établit la raison) ». Cahiers philosophiques 2016/2 (n° 145), pages 27 à 53

Christianisme et judaïsme ont en commun de croire qu’un texte de la Bible peut être interprété à différents niveaux. La pensée grecque, rationnelle, a plutôt tendance à orienter vers le sens allégorique, ôtant au texte son sens premier. Cette pensée grecque a ainsi amené les Sadducéens à ne pas croire en la résurrection des morts, trop improbable rationnellement (Matthieu 22 :23-33). Cette même pensée a influencé le christianisme dans son interprétation des écrits apostoliques, en particulier pauliniens, dans le sens d’une spiritualisation de nombreux concepts, en particulier en ce qui concerne le peuple d’Israël, remplacé par le « peuple d’Israël spirituel », l’église. Les promesses faites à Israël concernant la terre, le règne etc. ont ainsi été spiritualisées. Cette approche a eu de l’influence dans un certain nombre de domaines, notamment dans celui de l’eschatologie. L’amillénarisme, qui ôte toute espérance terrestre et nationale au peuple juif « fait très pensée grecque », le prémillénarisme historique qui conserve et harmonise l’espérance terrestre et l’espérance céleste « fait beaucoup plus pensée hébraïque ». Dans la pensée hébraïque, le sens allégorique s’ajoute éventuellement mais ne remplace pas le sens littéral. Il ne s’y substitue pas. Un très bel exemple de cela concerne Jérusalem. Le nom même de la ville en hébreu et sa forme grammaticale, un ‘duel’, suggèrent qu’il y a deux Jérusalem, en lien l’une avec l’autre, une terrestre, une céleste. Dans une certaine pensée chrétienne hellénisée, la céleste supplante et annule la terrestre. Dans la pensée biblique et hébraïque, la céleste rejoint la terrestre, elle la transcende tout en la respectant.

CONCLUSION :

Si l’on devait résumer le sujet, on pourrait dire que :

  • La langue n’est pas neutre, elle façonne les esprits et les modes de penser.
  • Dans le domaine de la foi et de l’approche des Ecritures, l’usage de la « pensée grecque » devrait toujours respecter et se situer dans le cadre de la « pensée hébraïque ».

Si l’on voulait comparer « pensée grecque » et « pensée hébraïque », on pourrait mettre en avant les oppositions relatives suivantes :

  • Raison – Révélation
  • Concepts – Histoires
  • Esthétique – Profondeur
  • Allégorie – Littéralisme

Même si cet article est déjà trop long, l’approche développée reste bien sûr simplifiée et simplificatrice. Nous espérons cependant que le lecteur pourra voir les enjeux, identifier les différences et ce, afin d’être aider dans la compréhension et l’expression de sa croyance et de ses pratiques religieuses. Nous espérons qu’il sera encouragé à approfondir sa connaissance de la langue et de la mentalité hébraïques.

PS : les apôtres ont-ils donc eu tord d’écrire en grec et d’utiliser la Septante, version grecque des écritures hébraïques ? Ce serait non seulement présomptueux mais aussi faux de le dire. Nous l’avons déjà signalé, l’utilisation des concepts de la pensée grecque s’est surtout faite après la période apostolique. Bien qu’ayant probablement écrit en grec pour être compris du plus grand nombre hors du contexte juif et d’Israël, les apôtres n’ont pas cédé à cette tentation. Même Jean, en utilisant le concept de Logos, ne s’est pas éloigné de la pensée hébraïque de la Parole qui présidait et précédait la création des Cieux et de la Terre. L’étude comparative du Nouveau Testament avec le Talmud, le Zohar et le Tania, mais aussi les hébraïsmes qu’il contient, montrent combien le Nouveau Testament est un livre profondément juif et enraciné dans la pensée hébraïque. Certains, pour le mettre un peu plus en évidence ont tenté des traductions contextualisées, avec plus ou moins de bonheur à mon sens (« Nouveau Testament, un livre juif » David Stern chez Emeth éditions). Le « Commentaire du Nouveau Testament, un livre juif » même auteur, même édition, apportera cependant des informations intéressantes à celui qui désire approfondir la contextualisation du Nouveau Testament.

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