Mis à jour : 10/08/2025
Dans la pensée du chrétien, le terme « pharisien » a en général une connotation assez négative. Le pharisien, que ce soit celui que l’on voit dans les évangiles interagir avec Jésus, ou bien celui que l’on croise le dimanche dans notre assemblée, c’est le légaliste hypocrite !
Légaliste car il s’attache à la lettre de la loi divine et met sur les épaules des autres des exigences, des fardeaux lourds voire impossibles à porter. Et hypocrite parce qu’il s’exempte souvent de porter lui-même ces fardeaux, au profit d’une piété ostentatoire motivée par le désir de briller devant les gens.
Il est vrai que ces considérations sont présentes dans les évangiles et qu’un regard superficiel peut nous laisser croire que les pharisiens sont des êtres détestables dans le domaine religieux. Or, quand on sait que le rabbinisme découle historiquement du mouvement pharisien qui a perduré au long des siècles, cette image négative des pharisiens n’a pu que contribuer à un regard méfiant et dédaigneux des chrétiens sur les rabbins, et par extension sur le judaïsme et même le peuple juif dans son ensemble.
Mais cette image correspond elle vraiment à la réalité que décrivent les évangiles et l’histoire, au-delà des images d’Epinal ? Certes, les principaux responsables du peuple juif au premier siècle, y compris des pharisiens, n’ont pas accueilli le message de Jésus et ont empêché beaucoup d’y adhérer mais, même si c’est essentiel, est-ce la seule chose que l’on doit retenir ?
Plusieurs points sont à considérer. Revenons d’abord sur l’origine et la pérennité des pharisiens.
HISTOIRE
Le mouvement pharisien est assez bien identifié au sein du peuple d’Israël dès le deuxième siècle avant JC. Il en est encore l’une des composantes religieuses importantes dans le contexte des évangiles à côté d’autres mouvements comme les sadducéens, les esséniens, les zélotes et les sicaires. Ces deux derniers sont composés d’extrémistes politiques prêts à utiliser la violence pour bouter les romains hors d’Israël. Le mouvement essénien est au contraire un groupement piétiste relativement isolé et replié sur lui-même hors de la ville de Jérusalem qu’il considère comme corrompue. Les sadducéens, eux, sont un groupement d’élites politico-religieuses largement influencées par la mentalité rationaliste d’origine hellène et qui rejette la tradition orale d’Israël. Ils dirigent les institutions centrales du Temple, et composent aisément avec l’occupant romain.
De son côté le mouvement pharisien, qui nous intéresse ici, est un mouvement qui s’inspire à la fois des écrits des prophètes et de la tradition orale ancestrale des pères. Le terme hébreu qui les décrit signifie à la fois « séparer » et « expliquer ». Il résume bien d’une part leur désir de se séparer du mal et de la philosophie religieuses des nations païennes, notamment la Grèce, et d’autre part leur travail d’enseignement et de transmission voulue fidèle de l’héritage des anciens.
Le mouvement pharisien est le seul à avoir subsister après la chute de Jérusalem, la destruction du temple et la disparition de la nation sous les coups de Rome. Il a survécu en Terre Promise et en diaspora jusqu’à aujourd’hui dans le judaïsme rabbinique.
La large période autour du premier siècle est un moment clé de l’histoire du judaïsme. De nombreux débats ont lieu avec la recherche de clarification et de transmission de la tradition orale d’Israël dans le but de mieux mettre en pratique la volonté divine révélée dans la Torah. Cette tradition orale finira, par nécessité, par être mise par écrit pour former progressivement le Talmud (Michna, Gémara, Tossefta…), entre le premier et le sixième siècle. C’est ce Talmud qui deviendra alors le fondement normatif et unitaire de la pratique de la foi juive, en tant qu’explication et interprétation des commandements donnés par Moïse.
C’est donc le mouvement pharisien et son héritier direct, le judaïsme rabbinique, qui ont été au long de 2000 ans d’histoire les instruments de la Providence pour maintenir la foi d’Israël et préserver la spécificité du peuple juif en évitant l’assimilation. Sans pharisiens, pas de Talmud, pas de rabbinisme. Sans rabbinisme, pas de pérennité ni de spécificité du peuple juif aujourd’hui.
UNE DISPUTE DE FAMILLE
Les débats sur la mise en pratique des commandements de la Torah sont très présents dans les évangiles et on les retrouve aussi dans le reste du Nouveau Testament. Mais la transmission orale sur la façon d’obéir à Dieu est très antérieure. Elle a débuté lors de la période mosaïque, et même avant selon la tradition juive (« parce qu’Abraham a obéi à ma voix, et qu’il a observé mes ordres, mes commandements, mes statuts et mes lois » Gen 26 :5). Elle est légitimée par l’imprécision assumée des écrits bibliques, et par la nécessité d’une adaptation au contexte sociologique et géographique qui évolue avec le temps. Ainsi par exemple, lorsque le commandement déclare qu’il ne faut pas travailler le jour du shabbat, il ne précise pas ce qui constitue un travail et ce qui n’en est pas un. C’est la loi orale qui est chargée de le préciser pour chaque époque, ce qui nécessite un discernement collectif au sein du peuple juif et de ses sages.
Les discussions animées rapportées dans les évangiles et le Nouveau Testament entre les diverses composantes du judaïsme et auxquelles Jésus participe, sont à replacer dans ce contexte et sont à regarder prioritairement comme une ‘dispute en famille’, une polémique interne au peuple juif. Les propos emphatiques parfois volontairement excessifs d’un côté comme de l’autre (« Tu as un démon » Jean 8 :48, « Vous êtes comme des sépulcres blanchis » Matt 23 :27…) sont difficiles à comprendre hors de ce contexte culturel typique du judaïsme. Le Talmud lui-même fait état de ces disputations en terme non moins extrêmes pour tenter d’aboutir à un consensus qui n’arrive pas toujours. Un bon exemple est celui de la différence entre les écoles d’interprétation plus ou moins rigoristes des grands Hillel et Shammaï. Les contestations de l’enseignement du très influent Maïmonide par les cabalistes du Moyen-Age sont aussi à comprendre dans cette ambiance. Et l’intensité des discussions actuelles entre les rabbins au sein des écoles talmudiques n’est que la poursuite de cette culture pluri millénaire.
ACCORDS ENTRE JESUS ET LES PHARISIENS
Il faut noter que les évangiles ne nous montrent pas uniquement des désaccords entre Jésus et les pharisiens (ou les scribes qui leurs sont proches). Ils nous rapportent également des épisodes où ils sont en phase les uns avec les autres. « Maître, tu as bien parlé » dit-on à Jésus (Luc 20 :39). Et lui de dire ailleurs « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » à l’un des interlocuteurs (Marc 12 :34). Citons aussi l’opposition ferme de Jésus aux sadducéens, confortant ainsi la position des pharisiens sur le sujet de la résurrection des morts (Matt 22 :23-33).
C’est cette réalité qui fait dire à certains rabbins contemporains examinant les évangiles que Jésus était vraiment un juif de son temps et que, s’il fallait le rapprocher de l’un des courants de pensée du judaïsme de l’époque, c’est clairement avec le mouvement pharisien qu’il aurait la plus grande proximité.
Cette proximité est confirmée par la présence, à des moments clé, autour de Jésus et de ses disciples de certaines grandes figures pharisiennes comme Nicodème (Jean 7 :50-51), Gamaliel (Actes 5 :34-39) et sans doute Joseph d’Arimathée, devenu disciple en secret (Marc 15 :42-46).
LES PHARISIENS DEFENDENT JESUS
Un autre fait majeur très intéressant doit être relevé dans les interactions entre Jésus et les pharisiens.
Si l’on fait une recension chronologique de la présence du terme ‘pharisien’ dans les quatre évangiles, et si on la compare aux terme ‘sadducéen’ (ou à ‘sacrificateur’, terme que privilégie Jean pour parler des saducéens de la même façon que Marc utilise volontiers le terme ‘hérodiens’ pour qualifier cette classe dominante aristocratique), une nette différence apparait.
Les saducéens et les sacrificateurs sont très présents au début et dans le corps des évangiles où on les voit polémiquer avec Jésus et avec ses disciples. Ils sont également très présents à la fin des évangiles, lors des événements qui tournent autour du procès et de l’exécution de Jésus.
Si l’on examine maintenant le terme pharisien, il est aussi très présent au début et dans le corps des évangiles lors de polémiques intenses, mais il disparait totalement à la fin des évangiles, en particulier en lien avec le procès de Jésus et sa crucifixion. Le terme ‘pharisien’ n’est plus présent à partir de Matthieu 24 (sur 28 chapitres), à partir de Marc 13 (sur 16 chapitres), à partir de Luc 20 (sur 24 chapitres) et à partir de Jean 18 :4 (sur 21 chapitres). Alors que les termes saducéens et sacrificateurs restent très présents ainsi que les acteurs qu’ils représentent.
Il y a une exception à cela : En Matt 27 :62, lorsque tout est terminé, des pharisiens participent à la demande d’une garde rapprochée du tombeau afin d’éviter le vol du corps de Jésus pour qu’on ne puisse pas dire qu’il est ressuscité.
Alors il est vrai qu’il y a bien eu dans le corps des évangiles une participation de certains pharisiens à des menaces de mort contre Jésus (Jean 11 :53), mais c’est comme si, lorsque l’enjeu devient vraiment sérieux et la menace de mort réelle et imminente, les pharisiens se reprennent et ne participent pas au drame qui se joue.
Plus encore, cela est confirmé par le fait que ce sont des pharisiens qui approchent Jésus pour le prévenir de ne pas monter à Jérusalem car il existe un complot d’Hérode pour le faire mourir (Luc 13 :31). De la même façon, au début du livre des Actes, c’est le pharisien Gamaliel qui intervient pour sauver la vie des apôtres qui allaient être condamner à mort (Actes 5 :34), tout comme le pharisien Nicodème avait auparavant défendu Jésus en Jean 7 : 50-51.
On est donc loin de la caricature habituelle du pharisien !
JESUS CONFORTE L’AUTORITE DES PHARISIENS
On imagine parfois que Jésus conteste systématiquement l’enseignement des pharisiens. Nous avons vu que cette contestation se situe dans le cadre des discussions autour de la Torah orale et de la pratique concrète des commandements non encore fixées par écrit. Dans l’exemple des débats sur la pratique du shabbat, le cadre général de son observance est le même chez Jésus et chez les rabbins héritiers des pharisiens. Jésus dit : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat » (Marc 2 :27) et le Talmud explique : « le shabbat a été remis entre vos mains, et non pas vous entre les mains du shabbat » (Talmud Yoma 85b). La convergence est frappante, même si Jésus affirme son autorité comme « maître du sabbat ».
Dans le sermon sur la montagne (Matthieu 5-6), en commentant la Torah écrite et la loi orale, Jésus ne minimise jamais mais il renforce les exigences. Et lorsqu’en Marc 7 : 9-13 il conteste une tradition humaine orale (se libérer d’un devoir envers sa famille en faisant une offrande au temple), il est important de souligner que cette tradition qui existait sans doute à l’époque n’a pas été retenue ultérieurement dans le Talmud.
Ainsi, Jésus conteste moins la doctrine des pharisiens que leur hypocrisie et leur piété ostentatoire. La façon dont il résume ses interactions avec les pharisiens est très significative : « Alors Jésus, parlant à la foule et à ses disciples, dit : Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent; mais n’agissez pas selon leurs œuvres. Car ils disent, et ne font pas. Ils lient des fardeaux pesants, et les mettent sur les épaules des hommes, mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes. » (Matthieu 23 :1-5). L’instruction de Jésus à la foule et aux disciples est éclairante : «les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse » ce qui conforte leur autorité au sein le peuple juif ; « faites donc et observez tout ce qu’ils vous disent » ce qui conforte la légitimité normative de leur enseignement.
On peut aussi citer le texte de Matthieu 23:23 « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et que vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité : c’est là ce qu’il fallait pratiquer, sans négliger les autres choses ». Jésus confirme ici l’enseignement des pharisiens sur un détail tel que la dîme du cumin, mais il les reprend sévèrement sur leur comportement et sur la hiérarchie des priorités dans leurs enseignements et leurs pratiques.
Les apôtres en Judée, donc au sein du peuple juif, ont bien compris cela et ont continué dans la lignée des directives de Jésus après son ascension à la droite de Dieu : à Jérusalem, « les milliers de juifs qui ont cru sont tous zélés pour la loi » (Actes 21 :20). Et dans le contexte de l’évangile parmi les non juifs, ils décrètent aux « païens qui se convertissent à Dieu de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. » Ce qui est dans la droite ligne de l’enseignement mosaïque. D’ailleurs ils ajoutent : « Car, depuis bien des générations, Moïse a dans chaque ville des gens (les pharisiens) qui le prêchent, puisqu’on le lit tous les jours de sabbat dans les synagogues » (Actes 15 : 19-21). Paroles qui font écho au : «les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse » de Jésus. Ces commandements donnés aux croyants d’origine païenne sont des commandements «noachides » (de Noé) qui viennent directement de la Genèse, livre transmis par Moïse.
CHANGEMENT DE REGARD
Ces différents points doivent nous aider à nous éloigner des caricatures, à corriger notre perception des pharisiens de l’évangile, et en conséquence à changer notre regard de chrétiens sur le judaïsme rabbinique. C’est une étape importante sur le chemin de la compréhension mutuelle et des relations amicales entre judaïsme et christianisme, entre juifs et chrétiens. Tout le monde a à y gagner. Lorsque l’apôtre Paul décrit ce qui sépare le peuple juif de Jésus de Nazareth et du christianisme (2 Cor 3 :13-16), loin de minimiser la séparation, il ne parle cependant pas d’un mur épais et de portes verrouillées à double tour. Il parle d’une pièce de toile, d’un simple voile. Le chrétien qui aujourd’hui visite régulièrement la synagogue ou fréquente un beth Habad, tout comme le juif qui lit l’évangile, commencent à réaliser combien ce voile de séparation est fin et translucide (et j’oserais dire, usé par le temps…) et qu’un jour il sera levé.
Ces divers points justifient également la revendication de plus en plus entendue de la part des juifs messianiques, c’est à dire des juifs qui croient en Jésus, de garder au sein de l’église leur identité et leur spécificité juives en conservant des pratiques de la Torah comme le faisaient les premiers disciples de Jésus pendant au moins un siècles, jusqu’à la destruction du Temple puis de la nation par les romains (circoncision, shabbat, cacherout…).